Parachat Terouma – qu’y a-t-il derrière de bonnes actions

 

Un jour, une femme vint voir le Rav de Brisk :

–  J’aimerais vous rencontrer, j’ai un problème. Je suis veuve et j’ai huit enfants. Une association s’est créée il y a quelques mois pour récolter de l’argent pour les plus démunis. J’ai donné mon nom et j’ai décrit ma situation mais je n’ai rien reçu, alors qu’il me semble que les circonstances dans lesquelles je me trouve le justifieraient…

Le Rav rassura notre pauvre veuve, et lui remit une importante somme d’argent, qu’il préleva d’un fond pour les pauvres.

– Je vais vous raconter une histoire, lui répondit le Rav posément.

A l’époque, à la Yéchiva de Volojin, au temps du très célèbre Rav ‘Haïm de Volojin, il y avait un homme qui allait de villages en villages, de villes en villes, pour ramasser de l’argent pour la Yéchiva, et pour que les étudiants aient de quoi manger et de quoi se chauffer.

Il allait d’un endroit à l’autre. Comme il n’avait pas de calèche, tout en marchant sur la route, il demandai tà ceux qui voyageaient de bien vouloir le prendre avec eux et de le déposer le plus près possible de sa destination.

Ses voyages pouvaient durer plusieurs jours, durant lesquels il notait ce que chaque personne lui avait promis et ce que chacun lui avait donné. Il y avait notamment un paysan qui, chaque fois que l’émissaire de la Yéchiva passait dans son village, donnait beaucoup d’argent. Il n’était pas particulièrement pieux mais il soutenait les institutions très généreusement.

Plusieurs fois par an, notre émissaire faisait sa tournée.

Finalement, regrettant le temps et l’efficacité perdus, il proposa au Rav ‘Haïm de Volojin, d’investir et d’acheter une petite calèche, qui permettrait d’optimiser les voyages et les rencontres. Le Rav réfléchit et accepta la proposition.

L’émissaire commença donc sa tournée avec la nouvelle calèche. Et grâce à D.ieu, il gagna un temps précieux, put prévoir des heures de rendez-vous, évitant les retards et les visites manquées.

Toutefois, il s’attendait à ce que les donateurs continuent de soutenir les institutions. Mais cette fois, lorsqu’il arriva en calèche dans le village du paysan, il fut très étonné de constater que ce dernier refusât de faire un don. Il osa quand même lui demander la raison de son refus, et le paysan lui répondit franchement :

– Je suis d’accord de donner de l’argent pour des étudiants en Torah, mais pas pour nourrir des chevaux, ni pour entretenir une calèche.

Nourrir des chevaux

De retour à la Yéchiva, l’émissaire donna la liste des donations au Rav, qui constata qu’il manquait celle du paysan. L’émissaire relata donc la réponse du paysan. Le Rav ‘Haïm demanda que lors de la prochaine tournée, l’émissaire l’emmenât avec lui pour rencontrer ce paysan. C’est ce qui se produisit.

Après des salutations chaleureuses, le Rav de Volojin s’adressa au paysan :

– On m’a dit que vous étiez d’accord de donner pour des gens qui étudient la Torah mais pas pour nourrir des chevaux. Je vais vous raconter une histoire.

Lorsque Betsalel, l’architecte du Temple, proposa aux Bné-Israël d’aider financièrement pour l’édification du Temple, tous voulurent donner pour la construction du Saint des Saints (Kodech hakodachim).

Mais pour édifier le Temple, il fallait également construire les autels pour les sacrifices, et les différentes parties du Michkane. Il est écrit dans la Torah que Betsalel avait la sagesse de différencier entre l’or et l’argent. Or, on le sait, Betsalel avait une sagesse divine. Il est donc étonnant que la Torah vienne préciser qu’il savait distinguer entre l’or et l’argent, ce qui semble à la portée de tous…

En réalité, expliqua Rav ‘Haïm de Volojin, Betsalel avait la capacité de discerner, dans chaque pièce qui lui parvenait, quelle avait été la motivation profonde (kavana) du donateur. Il savait si ce dernier avait une intention suffisamment pure en faisant son don pour mériter de participer à la construction du Saint des Saints, ou si sa motivation réelle lui permettait de participer à la fabrication des ustensiles de la cour intérieure du Temple (‘hatser), ou à la construction d’un autel.

N’ayez donc aucune crainte, poursuivit le Rav. Si vous avez la volonté profonde que votre argent aide à nourrir les étudiants de Torah, vous pouvez être sûr que votre argent n’ira pas dans la nourriture des chevaux.

Intention pure

C’est ainsi que le Rav de Brisk, finit de raconter ’histoire de Betsalel que raconta le Rav ‘Haïm de Volojin au paysan, qui se trouvait dans l’histoire de l’émissaire. Le Rav de Brisk finit donc son récit à la veuve et l’encouragea:

– Ne croyez pas que l’association qui ne vous a pas donné d’argent soit réellement en cause. Les gens qui leur ont donné de l’argent ne l’ont pas fait avec suffisamment de coeur pour qu’il parvienne jusqu’à vous, que leur don aide une veuve et des orphelins. Mais si des gens donnent avec une intention suffisamment pure et bien intentionnée, il vous parviendra. N’ayez crainte.

Nous apprenons de ces histoires en poupées russes une leçon fondamentale : lorsque l’on fait un don, l’intention profonde qui a motivé notre geste influera sur son utilisation.

En effet, donner est une obligation. Que ce soit au temps du Temple dans le désert ou aujourd’hui, D.ieu nous ordonne de donner une partie de nos gains. Mais la manière dont on singularise notre geste, où l’on exprime qui l’on est profondément, se manifeste par l’intention profonde, les pensées et les motivations qui ont animé notre acte.

Les Bné-Israël en donnant pour l’édification du Michkane, devaient avoir la volonté d’accueillir la Présence divine, et les Juifs d’aujourd’hui doivent chercher à soulager de leur mieux les nécessiteux qui en ont besoin et pour soutenir l’étude de la Torah.

Pour que notre don atteigne son objectif, il nous faut identifier la raison pour laquelle nous avons le devoir de donner. Ainsi, quelques pièces données avec une volonté pure et précise, pourront être mieux utilisées que plusieurs millions !

Parce que le don n’est pas seulement un acte matériel, mais qu’il est un acte spirituel par excellence, notre intention est capitale. Car D.ieu n’a pas besoin de notre argent, ni pour soulager les pauvres, ni pour aucune autre raison d’ailleurs: il n’attend que la pureté de notre coeur.

Le matériel n’est qu’un moyen pour exprimer les intentions les plus profondément ancrées en nous, et finalement, de révéler ce que nous sommes vraiment.
Notes

1. Il est à noter que le Rav de Brisk avait reçue en 1937, après de terribles pogroms, une demande de cette association pour qu’il écrive une recommandation. Il refusa de la leur donner, même s’il pensait que leur initiative était louable : il avait perçu que les objectifs en étaient plus politiques que purement altruistes.

2. L’un des plus grands penseurs de l’époque contemporaine, auteur de «L’âme de la vie» (Néfech Ha’haïm).