Paracha Vayéchèv – Avoir peur c’est être fort

Dans notre conception occidentale, la peur nous semble un signe de faiblesse, un sentiment qu’il faut bannir.

 

Mais la sagesse juive nous enseigne exactement l’inverse : avoir peur, c’est se donner une chance de résister à nos pulsions, à nos instincts, et aux tentations, qui nous entraînent forcément à fouler du pied la volonté divine.

Mais de qui, ou de quoi faut-il avoir peur ?

Le Talmud nous raconte les derniers moments de Rabbi Yo’hanan Ben Zakaï. Alors qu’il était sur son lit de mort, ses élèves étaient tout autour de lui, pour l’accompagner dans ce moment si important.Ces élèves lui demandèrent :

– Rabbi, bénissez-nous.

– Craignez D.ieu comme vous craignez les hommes, répondit le Rabbi.

– Ces quelques mots sont-ils votre dernière bénédiction ? s’étonnèrent-ils.

– Si seulement que vous y parveniez…

Il faut comprendre la réponse de Rabbi Yo’hanan.

Lorsqu’un homme faute, il prend garde que personne ne le voit, qu’aucun homme ne le surprend au moment de son forfait. Et pourtant, on le sait bien, il y a Quelqu’un qui nous observe, à chaque instant de notre vie, même lorsque personne ne nous voit «officiellement».

La réponse du grand Sage ne concerne donc pas la crainte que l’on peut ressentir envers les hommes, mais elle touche à un domaine bien plus transcendant…

Au bord du gouffre

Dans notre paracha, Yossef va acquérir le statut de Juste (tsadik), par son attitude dans l’épisode avec la femme de Poutiphar.

Yossef, vendu par ses frères en esclave, fut acheté par un riche et noble égyptien, nommé Poutiphar. Yossef travaillait donc dans la demeure de cet homme, dans laquelle vivait son épouse. Cette dernière tenta, par tous les moyens, de charmer Yossef, dont la beauté était époustouflante.

Le Talmud relate (Yoma 35b) que cette femme mettait ses plus belles tenues, quitte à en changer plusieurs fois par jour, pour le faire succomber à ses charmes. Mais rien n’y faisait, et Yossef résistait courageusement à cette épreuve.

Un jour, la tentation fut trop forte, et nos sages révèlent que Yossef était prêt de succomber. Le texte relate qu’il était déjà au bord du gouffre, quand, subitement, il se reprit brutalement, abandonna son vêtement dans la main de cette femme, et s’enfuit.

Comment comprendre un tel sursaut ? On le sait, lorsque l’on est en train de fauter, il est quasiment impossible de s’arrêter.

Canaliser ses pulsions

Le Talmud, dans le traité de Sota (36b), raconte que Yossef a vu l’image de son père. Le visage de son père lui est apparu alors qu’il était avec la femme de Poutiphar, et c’est ce qui lui permit de reprendre son contrôle.

Il s’enfuit, tout dévêtu qu’il était, et sachant qu’il allait devoir en payer les conséquences : d’une part, il allait subir une grande honte dans la rue ; par la suite, il devrait affronter la justice égyptienne, car il se doutait bien que la femme de Poutiphar, atrocement dépitée, ne le laisserait jamais en paix.

Il ne se trompait pas, et dut passer plusieurs années en prison, car il fut accusé et condamné pour viol.

Nos sages nous enseignent comment échapper au pêché : au moment où l’on s’apprête à se conduire de façon inconcevable d’après la loi juive (hala’ha), il est bon d’imaginer que notre père nous regarde, nous observe et nous juge.

Cette image chasse les mauvaises intentions et permet de canaliser les pulsions.Et l’image de son père, ce peut être également l’image de ses ancêtres. Nous ressentons que nous devons en être digne et avoir le comportement qui provoquerait la fierté de ces mêmes ancêtres.

Car la honte, la peur du regard de l’autre, cette peur positive qui va nous empêcher d’aller contre la volonté divine, ne peut être ressentie que lorsque l’autre représente un obstacle dans notre pulsion.

Quand nous sommes entourés d’hommes et de femmes qui sont eux-mêmes prisonniers de leurs instincts, ou qui ont détruit de nombreuses valeurs morales, il est évidement impossible de ressentir de la honte. Au contraire, leurs regards nous entraînent à concrétiser nos mauvaises intentions.

L’étincelle divine

C’est donc le niveau spirituel de l’autre qui nous freine.

Ce qui nous fait craindre notre prochain au moment de la faute, c’est donc son lien à D.ieu. C’est cette réalité spirituelle et impalpable qui nous arrête dans nos pulsions. On craint le regard de l’autre, on redoute son jugement. On appréhende cette étincelle divine qu’il représente.

Ainsi, le rapport à l’homme, c’est un tremplin pour envisager le rapport à D.ieu. Les obligations, les gênes, les hontes et autres contraintes que l’on ressent envers les hommes, existent plus encore face à D.ieu.

Quand j’ai honte devant un homme, ce n’est pas envers son corps, mais envers sa néchama, envers le lien qu’il a créé avec D.ieu. Dans la mesure où nous sommes des hommes, il nous est plus facile d’avoir peur des autres hommes que de D.ieu lui-même mais en réalité, c’est de Lui que nous devons avoir peur, une peur constructive et positive.

Cette crainte de D.ieu, nous rappelle à la raison, lorsque nous pourrions aller à l’encontre de la volonté divine.

Souhaitons que ces paroles nous accompagnent à chaque instant de notre vie, afin d’avoir toujours honte de mal agir devant notre prochain. Qu’Il soit dans le regard de l’autre, ou face à nous, le Père de tous les pères est avec nous, nous observe et ne nous oublie jamais. Percevoir l’omniprésence divine, c’est le secret pour s’accomplir réellement, et pour devenir la plus belle alternative de soi-même.

 

 

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