Paracha Vayetsé – Millionnaires sans le savoir

 

 

 

Lorsqu’Essav parle de son patrimoine, il dit à Jacob : «Je possède beaucoup» (ièch li rav).

Lorsqu’à son tour, Jacob doit faire part de son capital, il lui dit : «Je possède tout» (ièch li kol). (Genèse 33 ; 9-11) En réalité, il n’est pas évident que Jacob possédait plus qu’Essav. Pourquoi a-t-il choisi de dire qu’il possédait tout, en réponse à son frère qui lui dit posséder beaucoup ? Une anecdote qui fait partie de l’histoire contemporaine va nous permettre de pénétrer, un temps soit peut, la pensée de Jacob. Un jour, le Rav El’hanan Wasserman, grand érudit et sage d’avant-guerre, devait se rendre chez un donateur important, millionnaire de son état, et qui avait l’habitude de faire des dons substantiels pour la Yéchiva du Rav. Ce donateur s’appelait M. Davis, et il avait convenu avec le Rav que lors de sa prochaine visite, il lui donnerait une somme conséquente.

Que faire ?

Notre histoire se déroule en Lituanie, entre la Russie et la Pologne, en plein hiver. Le chemin entre la Yéchiva et la propriété de M. Davis était assez long et le Rav devait voyager en train, en calèche, à pied, bref, par tous les moyens qu’il avait à sa disposition en ce début de siècle. La pluie et la neige rendaient les chemins boueux, et alors qu’il n’avait pas parcouru la moitié du chemin, le Rav se rendit compte que ses bottes étaient déjà totalement croûtées, et que lui-même était parfaitement dégoulinant. «A quoi bon continuer ? se demanda-t-il. En arrivant là-bas, je vais salir la maison luxueuse de M. Davis, et de toute façon, je ne suis pas vraiment présentable. D’un autre côté, retourner jusqu’à la Yéchiva, n’est pas forcément une bonne idée. En effet, en dehors du temps perdu, qui me dit que lorsque je devrais repartir, il fera meilleur et que la neige aura cessé de tomber. Il y aura peut-être une tempête en chemin et j’arriverai dans un état encore plus lamentable…» Finalement, le Rav résolut de poursuivre son chemin. Il se dit que plutôt que d’entrer par la porte principale de la maison de M. Davis, il se présenterait devant la porte de la cuisine, ce qui lui éviterait de salir l’entrée et le salon du millionnaire.

Visite guidée

En arrivant chez M. Davis, le Rav El’hanan Wasserman fit comme il avait prévu et frappa à la porte de la cuisine. Ce furent les deux filles Davis qui lui ouvrirent et qui s’écrièrent, en apercevant le Rav qu’elles connaissaient déjà : «Papa, Papa, Rav Wasserman est là, Rav Wasserman vient d’arriver !» A chaque fois que Rav Wasserman franchissait le seuil de la maison des Davis, il était accueilli chaleureusement. Mais cette fois-ci, M.Davis, qui avait accouru en entendant ses filles, reçut le Rav avec peine, presque en pleurant. -Que m’avez-vous fait ! Ne vous rendez-vous pas compte ce que vous m’avez fait ? -Comment… Avez-vous quelque chose à me reprocher ? Vous a-t-on raconté quelque chose d’incorrect sur moi? M. Davis demanda alors à ses filles de bien vouloir se retirer pour pouvoir rester seul avec le Rav. Il s’adressa à lui sans tergiverser : -J’ai bien compris, avec tout le respect que je vous dois, pourquoi vous étiez entré par la cuisine. Vous avez préféré entrer par la porte de service pour éviter de salir ma salle à manger et mes beaux meubles. Mais sachez que toute ma vie, j’ai eu l’ambition et la volonté d’enseigner à mes enfants que notre vraie richesse, c’est la Torah et ses préceptes. Chaque jour, par mille et un détails, je leur fais sentir cette réalité. Nonobstant ma réussite financière, je ne manque jamais une prière en myniane. Malgré mes occupations et mon emploi du temps chargé, j’étudie chaque jour la Torah durant de longues heures. Je leur fais ressentir que l’essentiel dans la vie, ce ne sont pas mes canapés et mon tapis luxueux, c’est l’amour de D.ieu et de sa Torah, et le respect dû aux Sages d’Israël, aux talmidé ‘ha’hamim. En entrant par la cuisine, même si vous n’avez pas pensé à tout cela, vous laissez entendre à mes enfants que le plus important pour leur père, c’est que la maison reste rutilante, l’honneur dû à un grand Rav passant au second plan. – Que puis-je faire maintenant ?, demanda Rav Wasserman, impressionné par la grandeur de cet homme. – Il y a une solution, répondit M. Davis, un sourire mystérieux aux lèvres. Le millionnaire prit le Rav par le bras, et l’entraîna pour une visite guidée un peu spéciale de sa maison. Il le fit asseoir, tout boueux qu’il était, sur un canapé cossu, puis sur un autre, lui fit traverser le salon en prenant bien soin de le faire marcher sur les épais tapis avec ses godillots crottés, l’invitant à table et le faisant asseoir sur les chaises d’un prix inestimable, bien qu’il fut encore imprégné de la pluie sale de son voyage. Et à chaque étape, il redoublait de bonheur et de respect, tout à sa joie de recevoir un homme de Torah chez lui. Ainsi, il put montrer, mieux que par cent discours, que le plus important pour lui, c’était le respect dû aux Sages d’Israël. Bien évidemment, après cette petite visite, on proposa au Rav de nettoyer ses affaires et de décrasser ses bottes.

L’essentiel et le superflu

Dans notre paracha, Jacob demande à D.ieu : «Donne-moi du pain pour manger, et des habits pour me vêtir» (Genèse 28 ; 20). On ne peut éviter les questions : A quoi du pain peut-il bien servir en dehors d’être mangé? Quelle autre fonction peut avoir un habit en dehors de s’habiller ? La réponse réside dans le fait que Jacob ne perdait pas la vraie valeur des choses et la raison pour laquelle on les possède. Aujourd’hui, il est très difficile de savoir mettre les limites entre le nécessaire et le superflu. On possède, on consomme, et on oublie qu’il y a beaucoup de pain qui n’est pas mangé, ou qui n’a pas pour fonction principale de nous nourrir, et que bien des tenues que nous possédons ne sont pas tellement utilisées… Lorsqu’Essav dit : «J’ai beaucoup» il se place dans la dimension de la profusion, de l’opulence, du nombre. Lorsque Jacob dit : «J’ai tout», il nous demande une réflexion. Quelque soit ce que l’on a, on doit constamment considérer son patrimoine à l’aune de son utilité, et non du plaisir intrinsèque de le posséder. L’important c’est de posséder ce que l’on a besoin, et non ce que l’on a envie. Ainsi, celui qui dispose du nécessaire, pourra dire, en toute quiétude : «J’ai tout».

Souhaitons être les dignes descendants de Jacob, les vrais Bné-Israël, qui ne cherchent pas à posséder beaucoup, mais qui savent que le plus important, c’est se réjouir de tout… ce que D.ieu nous offre.